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Deux mots à propos d’iconographie

   L’approche organologique de l’iconographie a montré que dans l’immense majorité des cas on pouvait se fier à l’œil du peintre ou du sculpteur en ce qui concerne la représentation des instruments. Durant la période baroque et classique les nombreux tableaux représentant des violes permettent de s’en rendre compte en comparant avec les instruments originaux. Cela est vrai déjà pour la période précédente, 15ème et 16ème siècle, qui a laissé également quelques instruments originaux.
   A noter que cette période est extrêmement riche en expérimentations de toutes sortes et que si fantaisie il y avait, elle n’aurait pas été le fait des artistes.Mais le plus stupéfiant est le travail effectué sur le moyen âge car pour le coup foin de vièles ni de gigues originales !Tout a disparu et les luthiers et historiens modernes font œuvre de détectives patentés. Mais l’expérience montre que là encore on peut accorder foi aux représentations des instruments.
   En effet, il faut bien distinguer représentation symbolique et/ou allégorique, loin alors de notre conception du réalisme, et représentation descriptive (par exemple d’un objet nécessaire dans le cadre d’une scène allégorique). Les 24 vieillards de l’Apocalypse ne jouaient pas plus de la vièle ou de l’organistrum que de l’accordéon ! Le sculpteur représente les vieillards en adoration devant l’Agneau présentant et jouant des « instruments de musique ». Le modèle de l‘époque pour représenter des instruments de musique était évidement les instruments contemporains. Pourquoi ces images sont-elles fiables ? Tout d’abord à cause de la récurrence des similitudes pendant plusieurs siècles et dans tout l’Occident Chrétien et sa marge (al’Andaluz).    Si les sculpteurs et les enlumineurs s’étaient permis des « fantaisies », nous nous trouverions face à un instrumentarium énorme et délirant. Ce n’est pas le cas. Ensuite parce que l’expérimentation, c'est-à-dire la réalisation de ces instruments d’après ces images, donnent des résultats convaincants. Bien sûr nous ne connaissons rien des bois, des cordes, des vernis, des épaisseurs etc. Mais la recherche en ces matières consiste justement, en croisant les connaissances historiques, archéologique et philosophiques annexes, et nanti d’un peu d’esprit de déduction, d’essayer et de réessayer sans cesse. L’iconographie est précieuse en outre non seulement pour les formes, volumes, montages etc. mais encore pour comprendre avec quelle tenue et en quelles formations ces instruments étaient joués. Cela est spécialement vrai pour l’archet ! Nelly Poidevin a poussé très loin ce travail et obtient des résultas surprenants.
   Donc : confiance à priori en l’iconographie… mais !
   Car il y a un « mais », vous vous en doutez bien. Si il est bien clair que jusqu’au 19ème siècle, qui a jeté les premières bases de l’abstraction, le souci de réalisme des artistes est patent, on ne peut pas en dire autant des restaurateurs. Ceux-ci, souvent par ignorance des références historiques, ont avec beaucoup de talent, fait beaucoup de bêtises. Donc avant d’étudier une œuvre en tant que source historique, s’enquérir de son histoire propre.

 

   Un exemple récent : Les « noces de Cana ».

   En toutes vraisemblance, Véronèse s’est inspiré de violes existantes à son époque et dans sa ville, et s’est inspiré d’une tenue qu’il a au moins une fois observé. Jouait-il lui-même de la viole ? Titien, Tintoret, Bassano, et l’architecte Paladio qui, parait-il faisait partie de la fête, jouaient-ils de la viole ? Vasquez le suggère, sans doute a t-il raison tant il est vrai qu’à cette époque, un homme cultivé se devait de pratiquer plusieurs arts et divertissements. Mais quand bien même cela ne serait pas, quelle importance ? Nous sommes bien là en face d’une scène transposée, sans aucun souci historique. Il y a loin de la Cana Galiléenne du début du 1er siècle, un jour de pauvres noces où le pinard vint à manquer, à cette Venise arrogante où les mœurs décrites semblent quotidiennes, tout au moins dans ce milieu social. Le Christ, personnage central – quand même ! – semble bien loin de ces débordements.
   Véronèse décrit son époque, sa Venise, et ce, sur commande des Bénédictins, qui n’ont peut-être pas mesuré l’ampleur de la chose, et les différents niveaux de lectures du tableau. Il se met en scène, un peu en guise de signature, ainsi que ses « collègues » car tel était l’usage. Sans doute les quelques 130 autres personnages étaient identifiables par les contemporains.
   Le tableau décrit non pas une scène biblique mais une grande fête coutumière de la Sénèrissimme dans la deuxième moitié du Cinquecento. Chaque détail est précieux pour l’historien ou, en ce qui nous concerne l’organologie, et nous renseigne bel et bien sur cette époque. Mais n’allons pas en déduire que toutes les violes avaient cette forme et que l’on en jouait exclusivement de cette façon. Il s’agit d’un témoignage parmi d’autres, sans plus. Mais fiable.

Hubert Dufour


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